Violences intra-familiales
Témoignage d'une victime de violences conjugales | Témoignage d'une victime de violences conjugales |
| Écrit par Ingrid Jacobeus | |
Dans le cadre de nos actions en matière de violences intrafamiliales, nous souhaitons encore et toujours vous sensibiliser à la problématique complexe que représente ce phénomène dramatique et, pourtant bien réel. Une fois n’est pas coutume, laissons la « théorie » de côté et donnons la parole à la victime. "J'ai rencontré mon futur époux à l'âge de 16 ans lors de ma première "sortie". C'était ce que l'on appelle le "coup de foudre". Nous sommes restés fiancés 5 ans avant de nous marier. A l'époque, il était bagarreur, il fréquentait régulièrement les « cafés » et, consommait déjà beaucoup de boissons alcoolisées. Cependant, je refusais de voir tout cela car j'étais amoureuse. Notre couple ne rencontrait aucun problème...quoique, je recevais déjà des gifles lorsque je m'opposais à ses "sorties". En effet, j'espérais qu'il passe davantage de temps avec moi. Je tiens à préciser qu’à cette époque, il avait déjà une maîtresse et un enfant…mais je n’étais pas au courant. La semaine qui a suivi le retour de notre voyage de noces, mon mari était rarement à la maison. Une fois sa journée de travail derrière lui, il se rendait chez l’ « autre femme »… Ensuite, je suis tombée enceinte…ce qui ne l’a nullement empêché de me frapper (à 6 mois de grossesse) avec, pour conséquence, l’apparition d’une « ouverture »… Suite à cela, j’ai été contrainte de rester alitée jusqu’à la naissance de ma fille. Les actes de violence étaient omniprésents, parfois même devant témoins ou devant notre bébé. Je ne pouvais le quitter, cette décision aurait été un constat d’échec que je n’aurais pu assumer et cela aurait été à l’encontre de l’un de mes rêves : fonder une famille unie. De plus, nous avions cet enfant que je souhaitais voir grandir entouré de ses 2 parents. Et pourtant,…les conséquences de sa violence étaient loin d’être bénignes : en effet, hormis le fait qu’il me tirait régulièrement les cheveux et me giflait, il m’a cassé le pied, percé le tympan, et j’en passe. Je ne souhaitais plus d’autre(s) enfant(s) car je sentais au fond de moi que cela n’irait jamais dans notre couple. Cependant, à la suite du décès de mon Papa et de l’immense chagrin éprouvé, mon mari s’est montré, à cette époque, excessivement gentil envers moi. Avec le recul, je pense avoir été manipulée car il souhaitait agrandir notre famille. Espérant que la venue d’un bébé soulagerait ma peine, j’ai cédé…et neuf mois plus tard, naissait notre petit garçon. Deux années se sont encore écoulées avant qu’une seconde petite fille vienne au monde. Mais le comportement violent de mon mari est revenu de plus belle, toujours la conséquence de ses « sorties » et de sa consommation d’alcool. En 2002, sa dangerosité est montée d’un cran puisqu’il a voulu me tuer à l’aide d’une arme à feu. Pour ce faire, il nous avait emmenés, nos 2 plus jeunes enfants et moi, chez son oncle qui, heureusement, est parvenu à le raisonner ! Ce jour-là, j’ai su que je le quitterais…il restait à savoir quand… J’ai alors consulté un service d’aide psychosociale qui m’a écoutée, soutenue, et informée quant à la problématique de la violence conjugale. Malgré cela, quelques années ont encore été nécessaires avant que je prenne fermement la décision de me séparer de mon époux, et donc, de laisser derrière moi, tout ce que nous possédions, y compris mes repères. Cette fuite devait, selon moi, être programmée sans qu’il ait le moindre soupçon…j’ai donc pris le temps de planifier mon départ. Les coups continuaient de pleuvoir et il lui est même arrivé d’avoir recours à une batte de base-ball pour s’en prendre à moi. J’étais constamment insultée et humiliée. De plus, je subissais les rapports sexuels. Le personnage me dégoûtait à tel point que je lessivais ses vêtements à part. Je tiens à préciser qu’il était non seulement violent envers moi mais également envers d’autres proches, ou encore envers des inconnus. Pourtant, personne n’a jamais osé déposer plainte à son égard par peur de représailles. Je ne voulais dévoiler mon projet à quiconque, mon époux ayant déjà, auparavant, proféré des menaces à l’encontre de ma famille, comme par exemple, mettre le feu chez ma sœur. Lors de l’un de ses séjours en Espagne (dont il est originaire), mes préparatifs se sont précipités. Tout en recevant régulièrement des menaces dues à mon refus de l’y accompagner, j’ai rassemblé et ensuite, confié à une collègue, le matériel de première nécessité en vue de pouvoir rapidement m’installer à nouveau (autrement dit, des casseroles, des couvertures,…). Quant à mes effets plus personnels (vêtements,…), ils ont été confiés à une personne ressource et ce, jusqu’à l’heure de mon départ. A son retour d’Espagne, j’étais, malheureusement, toujours au domicile car je souhaitais que ma situation professionnelle soit clarifiée par l’obtention de certains documents. La violence, sous toutes ses formes, était à ce moment, à son maximum. Mon mari contrôlait tous mes faits et gestes. Il lui arrivait de me séquestrer. Son agressivité s’est ensuite dirigée sur nos enfants, ce qui ne me laissait plus guère le choix…la situation était devenue hors contrôle… Un matin, prétextant une démarche administrative urgente, je me suis enfuie, emmenant mes 2 plus jeunes enfants, âgés alors de 8 et 10 ans. Je me suis immédiatement réfugiée, comme convenu, au service d’aide psychosociale qui me suivait et me soutenait. De là, un travailleur social nous a emmenés en maison d’accueil. J’étais partagée entre l’angoisse d’éventuelles représailles et le soulagement d’avoir quitté cet enfer. Quant à mes enfants, ils manifestaient une très grande nervosité, tout en étant très protecteurs et soutenants à mon égard. Lorsque je me suis présentée au Commissariat local afin de déposer plainte contre mon mari pour les violences subies, je ne savais pas que j’entamais une grande bataille. Je m’y suis rendue, emportant avec moi, les certificats médicaux et photos attestant des coups reçus. En effet, j’avais pris soin de dissimuler ces « preuves ». Mon principal objectif était de protéger mes enfants, non seulement des violences directes dont ils pouvaient être victimes, mais également du risque réel qu’ils me retrouvent, un jour, morte… Comme je l’ai déjà dit, personne n’avait jamais osé entreprendre une telle démarche ; j’étais donc la première à vouloir l’arrêter dans ses délires…ce qui engendrait beaucoup d’angoisses et nécessitait donc un bon encadrement. Les policiers qui m’ont accueillie, le visage tuméfié et rempli d’ecchymoses, ont été particulièrement patients, compréhensifs, et soutenants. J’ai eu le sentiment d’avoir été écoutée avec beaucoup de professionnalisme et de chaleur humaine. C’est à ce moment que j’ai eu l’occasion de rencontrer le Service d’Assistance policière aux Victimes avec lequel j’allais faire un bout de chemin… Après mon audition, les inspecteurs m’ont ramenée à la maison d’accueil. L’équipe y travaillant s’est, elle aussi, montrée très accueillante, empathique, et compétente. Elle m’a accompagnée dans l’ensemble de mes démarches administratives et juridiques. Les enfants ont été inscrits dans un nouvel établissement scolaire, tandis qu’une procédure en référé avait été introduite afin que j’en obtienne la garde principale. Malheureusement, mon futur ex-mari a retrouvé ma trace et s’est présenté à l’école des enfants. Il a emmené ces derniers contre leur gré sans qu’aucune intervention ne soit possible. En effet, bien qu’une requête urgente ait été introduite, le tribunal n’avait pas encore eu l’opportunité de prendre des mesures relatives à l’hébergement des enfants ; leur père ayant donc, toujours à leur égard, les mêmes droits que moi. Afin d’assurer ma sécurité et celle des autres hébergés, j’ai été transférée dans un autre centre pour femmes en difficultés dont l’adresse est tenue secrète. En effet, malgré la séparation, je continuais à être harcelée moralement. Je recevais des insultes en tout genre et, des menaces de mort. De nombreuses plaintes ont été déposées dans ce sens. Mais, le plus douloureux a certainement été la distance imposée par mon futur ex-mari entre mes enfants et moi. Cette période a duré 20 longues semaines. Au cours de celles-ci, il a tenté de les monter contre moi et il en a fait les « objets » d’un chantage affectif honteux : il me menaçait de ne plus jamais revoir mes enfants si je ne réintégrais pas le domicile… J’étais déchirée…mais je savais, au plus profond de moi, que je les retrouverais très prochainement à l’aide de la Justice. Je savais également que je devais tenir bon, que je ne pouvais plus « faire machine arrière »et je lui ai donc déclaré que JAMAIS je ne retournerais vivre auprès de lui. Parallèlement aux diverses procédures en cours auprès du Tribunal de la Jeunesse et du Tribunal Civil (pour mon divorce), je me suis « reconstruite ». D’abord matériellement en louant un studio meublé à distance raisonnable de notre maison familiale. A cette époque, suite à un jugement provisoire, mon fils et ma fille ne pouvaient me rendre visite que le samedi. Lors de l’un de ces très brefs contacts, mon mari m’a, une fois de plus, violentée. Un autre jour, il a tenté de m’enlever. Je n’ai jamais su ce qu’il m’aurait fait subir s’il était parvenu à ses fins et c’est peut-être mieux ainsi. Quoi qu’il en soit, je vivais la peur au ventre, sujette aux crises d’angoisse (que j’ai appris à gérer seule), en état de qui-vive permanent, me retournant sans cesse dans la rue mais, remplie d’espoir ! Celui-ci me donnait la force de continuer à me battre et, lorsque le découragement me gagnait (malgré tout), je trouvais toujours quelqu’un pour me donner une impulsion pour poursuivre ce combat ! Je n’étais, heureusement, pas seule grâce au réseau qui avait été mis en place autour de moi (travailleurs sociaux des centres d’accueil fréquentés, Service d’Assistance aux Victimes, avocate,…) et qui se mobilisait en fonction de mes besoins et de mes démarches. Ayant retrouvé du travail et sur les conseils de mon avocate, j’ai ensuite loué un appartement 3 chambres dans la région où habitait mon futur ex-mari. Cela peut paraître surprenant, mais il s’agissait maintenant de récupérer mes enfants, au moins en garde alternée. Il était donc primordial que je vive à distance raisonnable de leur école. Petit à petit et en fonction de mes moyens financiers, j’ai pu meubler entièrement ce logement et en ai fait un endroit où il fait bon vivre. Comme déjà dit, mon objectif était d’arracher, à tout prix, mes enfants du milieu violent dans lequel ils baignaient encore. J’ai donc finalement obtenu, via le Tribunal de la Jeunesse, le droit de les accueillir une semaine sur 2. Chaque audience représentait une véritable épreuve tant j’étais toujours terrorisée par le personnage, d’autant plus qu’il n’a jamais cessé de boire, de me suivre, et de me faire subir une véritable pression psychologique. Sa vision me rendait malade et cela se manifestait par de nombreux troubles d’ordre physique. Ses violences psychologiques se sont de plus en plus dirigées vers les enfants qui, un jour, n’en pouvant plus, se sont réfugiés chez moi, m’ont révélé leur quotidien chez leur père (réalité qu’ils me dissimulaient jusqu’alors), et ont refusé d’y retourner. Aujourd’hui, 3 ans et demi après avoir fui le domicile, j’ai obtenu l’hébergement principal de mes enfants, mon ex-mari a été condamné avec sursis pour coups et blessures, et le divorce est prononcé. Nous formons une nouvelle famille ; ma fille aînée, avec laquelle je n’avais plus eu de contacts pendant 3 ans, suite aux manipulations de son père, est également venue vivre avec nous. Elle aussi, a été victime de nombreuses violences principalement morales, son père allant jusqu’à exiger qu’elle lui remette l’entièreté de son salaire. Après 21 ans de vie commune, mais surtout de brutalités, d’humiliations, et de terreur, je n’ai plus eu qu’une seule idée : me sauver ! En laissant notre maison derrière moi, son contenu, et sans penser à l’avenir ! Si j’étais restée jusque là, c’était pour garder la famille unie. Mais j’avais compris qu’il ne changerait jamais. Que du contraire, sa violence se décuplait au fil du temps. Maintenant, même si je fais encore tout pour éviter de le rencontrer, quitte à ne pas accompagner mon fils lors de ses entraînements de football (son père vient parfois le voir au club), je peux dire que je suis heureuse et soulagée. Je suis une femme épanouie, rayonnante, différente de la personne aigrie que j’étais devenue, enfermée dans ce monde de violences. J’ai l’impression de naître une seconde fois, j’ai un nouveau cercle d’amis, et surtout je me sens appréciée. En effet, mariée avec cet individu, j’avais l’impression d’être inférieure aux autres, parfois même de n’être « rien », et que les gens me fuyaient. Mes enfants continuent de grandir dans un climat serein et bénéficient d’une Maman en pleine forme. Mon ex-mari, quant à lui, se retrouve bien seul, puisque la famille et bon nombre d’amis ont pris leurs distances. Tout était synonyme de stress, de peur, de terreur,…mais aujourd’hui, je suis LIBRE ! » Notre objectif principal était de mettre en exergue le fait qu’une femme peut, malgré les difficultés bel et bien réelles, décider de mettre un terme à une relation destructrice tant sur les plans physique que psychique. Tout au long de son parcours, notre témoin a dû poser des choix. Elle s’est entourée de professionnels qui l’ont soutenue, accompagnée, ou conseillée dans ses démarches. Cependant, sa détermination à VIVRE a été sa principale alliée et l’a aidée à rebondir dans les moments les plus obscurs. Il s’agit cependant bien de SA voie et non de la voie à suivre tel un mode d’emploi. Vous qui êtes personnellement concerné(e), ou qui connaissez dans votre entourage, une personne victime de tels faits de violence(s) conjugale(s), ne restez pas seul(e), confiez-vous à votre médecin traitant, à un travailleur social, à un psychologue, ou encore à un ami. Notre témoin a « l’impression de naître une seconde fois »…et s’il s’agissait tout simplement de « n-être » ? Ingrid JACOBEUS, psychologue SAV Nous remercions tout particulièrement notre témoin d’avoir, non seulement pris le temps de partager son vécu mais aussi et surtout accepté de s’y confronter une nouvelle fois malgré tout l’inconfort que cela génère et cela, avec pour seul objectif, d’apporter sa petite pierre à l’édifice de l’aide aux victimes de violence(s) conjugale(s).
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